Tybalt Lopin des Gemeaux

Chevalier Franc en résidence à Constantinople

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Bio:

Chaque matin, je m’astreins à la même routine. Tout d’abord, je me rafraîchit le visage dans un seau d’eau fraîche que m’apporte un serviteur, puis je fais quelques exercice afin de conserver mes capacités. Puis j’attends que mon maître finisse de lire les lettres reçues de Troyes ou de Paris. Si le courrier ne nous est pas encore parvenu, et qu’il n’a pas besoin de ma présence, je me rend à l’église afin de prier pour l’âme de ceux que j’ai occis, et pour la mienne, avant de me faire servir le dîner. Ces derniers temps, mes prières sont plus faites par habitude que par foi… Je devrais m’en ouvrir à un prêtre, mais je repousse ce moment.

Les après midi dépendent avant tout de ce que mon maître, le Sire Enguerrand de Montangon a décidé. Sur les instances de son sire le comte de Champagne, il est resté à Constantinople, n’ayant aucune terre fieffée dans son pays de naissance, tout comme moi.

Je l’ai rencontré lors du siège d’Acre, alors que nous menions un assaut furieux, la ville résistant des semaines aux armées réunies de Messeigneurs les Rois de France, d’Angleterre et de Son Altesse Impériale Frédéric.

Je me nomme Tybalt Lopin de Gemeaux. Je suis le troisième fils, encombrant, du Sire Guillaume Lopin de Gemeaux. Mon père ne sachant que faire de moi, ne pouvant me laisser notre maigre fief, simple tour à moitié branlante de la seigneurie de Sennecey, et ne pouvant me confier aux moines comme mon autre frère, se contenta de me doter d’une épée et d’une armure, d’un cheval, et de prier pour mon salut alors qu’à dix huit ans, je rejoignais l’ost de Monseigneur le Duc de Bourgogne, partant pour l’Outremer en saint pèlerinage.

C’était la première fois que je quittais réellement notre fief. Tout au plus avais-je accompagné un jour mon père à Tournus, quand mon frère a rejoint le cloître. Je quittais une vieille tour délabrée, ma famille et ses trois hommes d’armes, pour une armée que je jugeais immense, de plus de trente mille hommes, et autant de personnes l’accompagnant. Je n’avais que Althaéas, mon valet, qui m’accompagnait… Et il mourut d’une peste lors du voyage.

Une armée en mouvement, c’est une marche de parasite, ce sont les vermines de l’ancien testament qui ravagent culture et champs. Ce sont des hommes qui prennent mais ne rendent pas, absous par les prières et pénitences qui leur sont imposées sur le chemin. Rapidement je me perdis dans cette foule, ne connaissant aucun chevalier bourguignon. J’essayais de suivre les bannières d’or et d’azur du Duc, ou celles de gueules aux trois fasces ondées d’or du Sire de Sennecey, mais bien vite je les eu perdu.

Pour ne point rester seul, je me mêlait à un groupe de sergents et chevaliers appauvris venus de champagne, et j’en vins naturellement à cheminer avec eux. Il était plus simple de ne point se perdre dans cette immensité si des amis chevauchent avec nous. Et c’est ensemble que nous avons traversé la mer, jusqu’en Sicile, où nous sommes restés six mois durant. De là, nous avons atteint la terre sainte.

Deux de mes compagnons étaient morts de dysenterie, et nous n’étions plus que trois. Il y avait Ferrand de Naufles, Guy de Chambry et Sidoine Tonnelier, un sergent d’armes. Tous pieux et fort bons, loins des ruffians qui nous entouraient. Mais nous n’étions que des hommes, faibles de chair, et je ne vous parle pas d’Eponine et Francette, deux cantinières qui s’étaient attachées à nous et qui, tout en apportant soins et réconfort à de nombreux groupes, préféraient rester dans nos parages. Parfois, par contrition, le Roi décidait d’expulser les femmes de l’armée, mais cela ne durait que quelques jours avant qu’elles ne reviennent.

Notre séjour sicilien fut l’occasion pour moi d’apprendre à lire, à écrire, auprès d’un moine défroqué. La guerre qui nous attendait était loin de nos préoccupations, mais nous ne manquions aucune occasion cependant de nous vanter du nombre de sarrasins que nous allions envoyer en enfer, ou de la rançon que nous tirerions de la capture de leurs chefs. Nous étions jeunes, insouciants, et aucun d’entre nous n’avait vu de réels combats. Ferrand avait assisté à une échauffourée avec des brigands, mais cela était tout.

Mes compagnons étant dans la dépendance du Comte de Champagne, et étant moi-même peu désireux de rejoindre le contingent de Bourgogne, nous sommes partis avant les deux souverains pour rejoindre le siège de Saint Jean d’Acre, qui durait depuis un an déjà. Je fis là ma première expérience de la guerre.

Je me souviens de la tour dans laquelle nous nous entassions, prêt à sauter sur les remparts de la ville. L’odeur âcre des corps suants, de la trouille et de la pisse, de la charogne qui s’entassait déjà en raison de la dysenterie qui tuait dans les deux camps resteront toujours dans ma mémoire.

Puis ce fut l’assaut. Les cris, aussi bien de terreur que d’encouragement, les prières, le sang et les morts. Puis le feu… Les défenseurs de la ville avaient projeté sur la tour le feu des grecs, un feu qui brûle même sur l’eau. J’ai vu Guy et Sidoine se jeter du haut de la tour, rendu fou par la douleur. Je n’ai survécu qu’en raison du hasard : j’ai été projeté dans une mare de boue, me brisant deux cotes. A mes cotés, l’homme qui m’avait poussé se débattait, hurlant, sa cape enflammée et son corps commencant à flétrir sous la chaleur. Malgré mes côtes brisées et la douleur, j’ai réussi à l’envelopper de ma cape boueuse et à tarir les flammes. Nous sommes restés à gésir ensemble durant ce qui nous sembla des heures, avant que des hommes d’armes ne nous retrouvent et nous ramènent au camp du comte.

Son nom était Geoffroy de Villehardouin, et il sénéchal de monseigneur le comte de champagne. Sans le savoir, j’avais sauvé l’un des chefs de notre équipée. Et grâce à moi, ses blessures étaient superficielles, simples brûlures sans gravité desquelles il se remit en quelques jours. Il décida de me prendre à son service, aussitôt que je serai remis sur pied, et me confia au soin d’un de ses vassals, mon maître actuel, Enguerrand de Montangon. Un mois après, Sire Geoffroy était capturé par les sarrasins et je ne l’ai revu que des années plus tard, lors de son voyage de retour en champagne.

Quant à moi, et bien je continuais à me battre. Quand le roi de France est rentré outremer, j’aurai pu l’accompagner, mais à quoi bon ? Rien ne m’attendais à Sennecey. Aussi ai je préféré rester avec le sire de Montangon. Le comte de Champagne l’avait chargé de partir en direction de Constantinople pour y établir des relations avec les marchands vénitiens et génois, dans l’éventualité d’un nouveau voyage.

Et donc, depuis la fin de la croisade, nous vivons dans le quartier vénitien, au milieu des restes de l’empire romain, stipendiés par le Duc de Champagne, sans réellement savoir quoi faire. M. De Montagon est un fin diplomate, fort lettré, mais pour un homme d’arme comme moi il est bien difficile de trouver une place en ce monde. Aussi, je l’observe dans ses discussions avec les italiens, dans ses rencontres avec les grecs. Je l’accompagne à l’hippodrome, ou lors de ses parcours autour de la ville. Bref, j’occupe mon temps comme je le peux, en apprenant ce que je peux apprendre.

Le temps est long.

Tybalt Lopin des Gemeaux

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