Kallisto Niketas

Noble Byzantin Lettré

Description:
Bio:

Jusqu’à l’âge de dix ans, je n’eu droit à aucune considération ou attention de la part de mon père, ni d’aucun membre de ma famille, d’ailleurs. J’avais trois frères plus âgés, ainsi que deux soeurs, elles aussi plus âgées. Mon frère aîné allait devenir l’héritier de nos vastes domaines d’Anatolie, le cadet allait devenir prélat et diriger un riche monastère, et le dernier allait rejoindre le service de l’Etat, au sein de nos armées ; Mes soeurs allaient être mariées avec de vieux hommes riches, pour des motifs plus politiques que sentimentaux.

Et moi, j’étais un fardeau : le dernier fils, celui qui ne pourra pas hériter, qu’on ne va pas aider à s’élever dans l’Eglise, qu’on ne pourra marier qu’à une famille de seconde, voir de troisième zone. Qui plus est, à ma naissance ma mère est décédée, rompant ainsi l’alliance avec la famille Doukas qui avait été l’une des pierres angulaires de la politique paternelle.

La solitude fut donc ma compagne, une solitude à peine égayée par mon précepteur, Z acharie, qui réussit tant bien que mal à m’inculquer la lecture et l’écriture, ainsi que l’Histoire et la philosophie. Mon père l’avait engagé car il ne coûtait pas bien cher, étant juif, sans se douter de ses réelles compétences. Car l’homme avait étudié. Il avait appris la médecine à Cordoue, et la philosophie à Chartres. Il parlait couramment Grec, latin, hébreu, franc, germanique et arabe. Ce fut lui qui m’enseigna qu’un homme n’est que la somme de ses connaissance, et qu’une journée sans apprendre quelque chose est une journée perdue.

Il m’enseigna donc des bribes de ses connaissances, sans négliger pour autant une éducation plus profane. Lors des grandes fêtes, il m’emmenait à l’Hippodrome, afin que je puisse assister aux courses. Et comme tout bon romain, je favorisai une équipe plus qu’une autre. Ces jours là, j’oubliais l’étude et les connaissances, et je vivais aux rythme des courses, acclamant les victoires de ma faction, les Bleus, huant la faction adverse des Verts. Encore aujourd’hui, je me rends à l’Hippodrome et, même si je suis plus mesuré et plus froid que l’enfant de huit ans que j’étais, mon coeur vibre devant les exploits des auriges.

A dix ans, mon monde changea.

Lucas, le deuxième fils de mon père, avait été ordonné prêtre deux ans auparavant. Il avait réussi à s’élever dans la hiérarchie ecclésiastique en raison des pots de vins et faveurs que devaient nombre de clerc à notre famille. Puis il tomba malade. Il mit des mois à mourir, et, ce faisant, plongea mon père dans une colère noire : ses plans visant à placer mon frère dans l’entourage du Patriarche venaient d’échouer. Aucun de mes autres frères ne pouvant prendre la place de Lucas, il me fit appeler à lui.

En dix ans, j’avais dû le rencontrer une ou deux fois, pas plus. Je n’avais aucun amour pour lui, et considérait Zacharie comme mon père bien plus que cet homme qui ne m’avait jamais rien donné. il me reçut dans son cabinet de travail, en présence de mon frère aîné, et de mon cher précepteur. Il parla principalement avec ce dernier, sans jamais ôter son regard de ma personne. Il l’interrogea principalement sur mes progrès dans mes études. Ce ne fut qu’à la fin de l’entrevue qu’il s’adressa directement à moi.

“Kallistó… Ton précepteur vient de me faire tes louanges, et j’espère que celles-ci sont méritées. L’heure est venue pour toi de servir notre famille, comme cela est l’ambition de tous les nobles romains. J’espère que tu ne démériteras pas. Ton frère Lucas est mort, et il te revient à toi l’honneur de servir Dieu. Tu intégreras demain le monastère de Saint Jean du Stoudion, où tu prieras pour l’âme de tes frères et moi-même. Soit studieux, obéissant, mais n’oublie pas que ton devoir est autant envers ta famille qu’envers Notre Seigneur le Christ.”

Dès le lendemain, il me mena lui même au monastère. Zacharie m’avait expliqué ce que j’avais jusque là ignoré : la richesse de mon père, sa position au sein du gouvernement impérial, et les raisons de mon entrée dans les ordres.

Mon père était alors archonte de Chrysopolis, juste de l’autre côté du Bosphore. Il était également propriétaire de vastes domaines en Anatolie, ce qui en faisait l’un des hommes les plus en vue de la capitale. Pas suffisamment puissant pour devenir Basileus, et pas suffisamment faible pour qu’on le néglige, il avait passé sa carrière à l’armée, combattant les turcs dans de nombreuses escarmouches. Qui sait, peut être allais je devenir l’higoumène de Saint Jean Stoudion, assurant à ma famille d’autres confortables revenus. Et de là, qui sait, peut être le patriarcat. En fait, il n’en fut rien.

Je suis resté dix ans dans ce monastère, ne le quittant que de manière très occasionnelle.

La première chose qui me frappa, ce fut l’immense beauté des lieux… Austère à l’extérieur, le monastère était un ravissement, en particulier la salle du chapitre et l’église. Des icônes anciennes, qui avaient échappées à la folie destructrice de l’hérésie iconoclaste étaient exposées à la vue de tous les moines. Elles n’étaient présentées à l’adoration des fidèles que lors des processions solennelles, des grands événements.. Et nous, privilégiés parmi les privilégiés, nous pouvions nous recueillir et prier devant elles. Je me souviens surtout d’une représentation de Saint Michel, archange doré sur fond noir, aux yeux d’azur qui nous regardaient avec sévérité alors que nous étions à l’office.

Une autre chose fût la bibliothèque. Le monastère était réputé (outre ses liens avec la Maison Impériale) pour la qualité de ses copistes. Des dizaines de moines s’activaient chaque jour pour fournir des copies d’ouvrages pieux. Il n’était donc pas étonnant que sa bibliothèque fut fournie. Mais le lieux abritait aussi d’autres ouvrages, des ouvrages de Platon et Aristote, ainsi qu’un exemplaire complet du Galien, le célèbre traité de médecine. Evidemment, enfant, je n’avais pas compris l’importance de tout cela. J’étais cependant fasciné et émerveillé par les figures et dessins de ce dernier livre.

Les premiers mois furent difficiles. Zacharie me manquait, et les moines étaient pour la plupart plus préoccupés de biens matériels et de plaisirs terrestres que du salut de leur âme. A mon grand désarroi, j’en conçus une méfiance, ou un réalisme, sur l’Eglise et sa volonté réelle. Et en grandissant, cela me dérangea de moins en moins. J’appris, en plus de mes lectures, que la rouerie et la fourberie peuvent se cacher derrière l’habit le plus immaculé et la sainteté la plus affichée.

Cependant, j’appréciais la vie simple du cloître. Quand la simandre retentissait, à l’aube, nous nous rendions à la lecture de prime, puis, tous les trois heures, une récitation des saintes écritures rythmait la journée, entrecoupée par le travail. Sachant lire et écrire, et ayant de l’avis général une belle graphie, je fus affecté au scriptorium, le seul endroit du monastère où nous étions dispensés de la récitation du psautier. J’avais donc le temps de penser, de lire, ayant avant mes douze ans compris que la prière n’aidait que l’homme qui agissait.

La vie était simple, mais le monastère était tout sauf petit. C’était une ruche, un organisme vivant, avec autant de métier que dans le Siècle, et des corvées que tous devions accomplir. J’appris ainsi à pétrir le pain, et, dés que mon âge me le permit, j’aidais à décharger les navires qui nous apportaient ce que ne produisait pas le monastère. Discuter avec les rudes marins, venus parfois de Venise ou Gênes, était l’un de mes plaisirs lors de ces dures journées.

Vous le comprenez, la vie monastique ne m’intéressait qu’en ce qu’elle me permettait un accès aux livres qui aurait été difficile si j’étais resté dans la demeure de mon père, qui était pourtant fort bien pourvue. En fait, la seule chose qui me manquait dans cette vie était l’Hippodrome, le coeur de la vie à Constantinople. Le monastère était situé beaucoup trop loin pour que nous entendions les clameurs et hurlements de la foule, mais je savais néanmoins quels jours avaient lieu les courses, et, par les conversations avec les marins, je connaissais les noms des auriges les plus en vus, et des danseuses de leurs écuries.

Je voyais sans plaisir, avec une certaine résignation, arriver le moment où j’allais devoir prononcer mes voeux définitifs. J’étais devenu l’adjoint du maître du scriptorium, et si je n’avais pas le talent de certains de mes frères, j’avais une calligraphie agréable. Il était clair que ma vie allait se passer derrière ces murs, ou bien dans les méandres politiques de l’Eglise. Il m’arrivait parfois de recevoir des lettres de mon père, qui me demandait de le renseigner sur les actes de l’abbé. Ce dernier le savait, et savait aussi que la demi douzaine de fils de grandes familles présents dans le monastère se livraient tous plus ou moins à ce genre de pratique.

A l’extérieur, la vie avait continué. Mon père était devenu le logothète du Drome, poste des plus importants au sein de l’Empire. Mais la structure du pouvoir était chancelante. Isaac Ange, qui régnait depuis 1185, et grâce auquel mon père s’était élevé, était critiqué, vilipendé dans les rues et dans l’hippodrome. Emeutes et révoltes se succédaient dans la Ville. Notre père l’Empereur, Isaac Ange, était un incapable qui s’appuyait sur la famille de sa femme, les Doukas, eux même jaloux de la puissance de mon père, malgré leur alliance de façade.

J’appris, grâce à l’un de mes camarades appartenant à cette famille, que les Doukas avaient accusé mon père de prévarication et de simonie, preuves à l’appui. Son procès n’était pas encore fixé et aucune arrestation n’avait été encore engagée, mais mon père avait jugé bon de se retirer précipitamment en Anatolie afin d’éviter ce genre de désagrément. Notre Père le basileus était fort ennuyé : mon père était l’un de ses soutiens, mais il était quasi obligé de le faire arrêter, sous peine de perdre également le soutien des Doukas.

L’Empire se délitait. Les révoltes éclataient aussi bien en Europe qu’en Asie, et Isaac dut se rendre en Bulgarie pour lutter sur nos frontières nord. Il était accompagné de mon frère le soldat. Il semble qu’ils se soient tous deux adonnés à une partie de chasse alors que son frère, Alexios, se faisait proclamer Empereur. A leur retour, on creva les yeux d’Isaac et on tua mon frère. L’ex empereur Isaac avait donc d’autres problême que les malversations de mon père.

A l’est, les raids turcs se faisaient plus nombreux que jamais, et mon père décida d’aller affronter une bande qui ravageaient nos terres, accompagné de mon frère aîné. Une flèche lui creva l’oeil, le tuant sur place. Mon frère fut blessé, et la gangrène se mit dans sa plaie, le faisant crever dans des souffrances atroces.

En à peine un mois, j’avais perdu toute ma famille mâle et, quelques jours avant de prononcer mes voeux définitifs, à dix-huit ans à peine, je me retrouvais à la tête de ma famille. L’higoumène aurait souhaité que je fisse don de mes terres au monastère, et que je reste dans le cloître. Ma réflexion fut tourmentée : la vie au monastère était paisible, simple, loin des considérations chaotiques des nobles.

Mais cette paix n’était qu’illusoire. Le fils du logothète du Drome, ce qu’est devenu mon père par la suite, même un troisième fils, ne peut rester loin du monde, malgré son amour de l’étude.

Maintenant que mon père et mes frères sont morts, c’est à moi de reprendre la charge de ma famille. Pour l’honneur, pour le devoir, pour l’Empire… Et pour Moi ! Dieu me pardonnera t’il de devoir renoncer à mes vœux pour rejoindre le Monde ? Je sais déjà que le supérieur du monastère, lui, ne me pardonnera pas… Son visage fermé quand je lui ai annoncé ma décision était éloquent. Mais bon, je pense surtout qu’il regrette la perte de mes terres plus que de mes prières.

Abandonnant toute prétention religieuse, je repris les affaires de mon père, sans pour autant m’engager réellement en politique. J’eus la joie de retrouver mon vieux précepteur, Zacharie, que mon père avait conservé à son service, tant son savoir de légiste et de mathématicien lui était utile. Son aide me fut précieuse.

J’ai du apprendre à vivre dans un monde de faux semblants, de mensonges et de mesquinerie. L’aide de Zacharie m’a été précieuse, mais se plonger dans la politique alors que l’on a été destiné à la vie de moine est une chose difficile.

Je soutiens ceux qui souhaitent se rapprocher des latins. Il faut être réaliste : ils sont nos frères chrétiens, malgré leur erreurs religieuses, et si l’on considère la situation de l’Empire, ils sont les mieux à même de nous aider contre les Turcs. La plupart des habitants de la Ville les voient comme des envahisseurs barbares… Et je dois avouer que moi aussi je les trouve bien rustres. Mais nous avons besoin de leurs armes, des navires de Venise…

Je suis retourné à l’Hippodrome, bien sur, où j’ai retrouvé cette ferveur et cette passion pour les courses et les auriges. Et, comme tout homme, j’ai connu la chair dans les lupanars de la ville, là où mes seules expériences étaient monacales.

Mais par dessus tout, ma richesse m’a permis de commander aux divers monastères de la Ville des copies d’ouvrages philosophiques ou scientifiques et de me plonger dans leur lecture. Galien et sa médecine me fascine toujours. Le mystère de la vie, et celui de la mort, sont des sujets d’études comme les autres, et bien plus intéressant que de savoir quel est la substance du Christ.

Kallisto Niketas

Campagne Byzanto-Transylvanienne LonchdeBourgogne LonchdeBourgogne